Bienvenue en Utopie ! par Matthieu Arnaud


L’orchestre vers 1883 
© Berliner Philharmoniker

Tout naît d’une rébellion. En mars 1882, la capitale prussienne est déjà une grande ville mais son rayonnement culturel encore sans commune mesure avec celui de Leipzig ou de Vienne. 54 musiciens professionnels qui trouvent leurs nouvelles conditions de travail insuffisantes refusent de signer leur contrat et décident de prendre leur destin en main.

Ils continuent de donner des concerts populaires et les nouveaux compositeurs, pour commencer dans un restaurant de plein air, puis à partir de l’été de la même année dans une salle pour patins à roulettes, qui deviendra plus tard la Philharmonie de Berlin !

Les musiciens ont de grandes ambitions mais les risques notamment financiers sont élevés. Ils traversent rapidement une première crise qui anéantit quasiment l’orchestre. Ses membres développent alors un partenariat avec le Conservatoire à cette époque dirigé par Joseph Joachim, en prêtant leurs talents pour les concerts de celui-ci.

Hermann Wolff, musicien passionné et entrepreneur avisé devenu au même moment principal agent de concerts de la ville, parvient à prendre le dessus sur Joseph Joachim et imposer Hans von Bülow pour diriger les principaux concerts d’abonnement. Wolff recrutera par la suite en 1895 Arthur Nikisch. A la mort de Wolff en 1902, son épouse poursuit avec Nikisch le développement jusqu’en 1923, puis avec le jeune Wilhelm Furtwängler… L’entreprise de cette famille juive allemande prend fin en 1934 lorsque les socialistes nationaux prennent le pouvoir, mais aura indéniablement contribué à édifier ce qui devient un des piliers de la vie musicale de la planète.

Au-delà du charisme déterminant de ces personnages, l’Orchestre Philharmonique de Berlin tire sa puissance d’une singulière autogestion : à la différence de la majorité des orchestres, les nouveaux membres par exemple sont choisis en assemblée plénière de 128 musiciens. Les programmes, le lieu des concerts, les enregistrements sont également définis par ceux-ci, qui gèrent aussi la grande salle (la Philharmonie) de la ville, l’invitation des autres orchestres à s’y produire, etc.

Le grand Herbert von Karajan se verra ainsi régulièrement rappelé par ceux-ci qu’ils l’ont élu. Et lorsqu’en 1982 il tente contre l’avis de la majorité des musiciens d’imposer Sabine Meyer au pupitre de clarinette, il doit finalement faire marche arrière. Simon Rattle, lui, militera longtemps pour que l’orchestre obtienne le statut de fondation de droit public, ce qui a récemment marqué un autre grand saut en avant pour les musiciens, qui préfèrent perdre en sécurité pour ne plus dépendre uniquement de l’état fédéral.

© sarah-willis.com

De ce fait, le Philharmonique de Berlin est aussi un lieu d’innovation exceptionnel. Chargé de la couverture média depuis seize ans, le violoncelliste Olaf Maninger constate au début des années 2000 que l’industrie du disque s’effondre, et que les chaînes de télévision rejettent la musique classique qui déprime l’audimat. Une idée lui vient alors lors d’un jogging : Olaf Maninger invente ce jour-là la retransmission sur internet des concerts de l’orchestre…

Ses cornistes récents et actuels, comme il n’est pas rare de le constater dans d’autres formations, jouent un rôle clé au sein de l’organisation. Mais c’est le niveau de leur investissement personnel, à l’image de celui de la plupart des musiciens de l’orchestre, qui est ici surprenant. Tout en partageant leur motivation, ils nous font ici découvrir les coulisses


Klaus Wallendorf

© Berliner Philharmoniker

Bonjour Klaus, pourquoi venir à Berlin alors que vous jouiez au sein du bel orchestre de Munich ? 

 

Je n’avais effectivement pas de raison particulière de quitter Munich. J’adorais jouer à l’Opéra d’Etat de Bavière, Peut-être ai-je désiré évoluer au sein d’un pupitre de cors incomparable (qui avait alors pour solistes Hauptmann et Seifert). Et après 7 ans sous la baguette de Carlos Kleiber peut-être voulais-je aussi jouer avec Karajan[1]. Enfin après 15 ans de travail dans plusieurs fosses d’orchestre subissais-je peut-être des attaques de fatigue de donner le Lac des Cygnes ou Aïda !

Votre long parcours au sein de l’orchestre vous permet d’en apprécier l’évolution récente. Quelles choses ont changé en trente ans dans le fonctionnement de l'orchestre ?

Je pense qu’il revient à ceux qui l’écoutent de juger si, et comment, le son d’un orchestre a évolué. J’espère vraiment que Berlin Phil est toujours inimitable de puissance et de brillance. Notre orchestre a toujours selon moi été très autonome, et l’est encore de nos jours, malgré son nouveau fonctionnement de fondation. Il est un impressionnant lieu de démocratie, ce qui bien entendu le rend parfois épuisant pour les collègues qui s’impliquent.

Vous avez par exemple animé avec succès les concerts familiaux et jeune public. Pourquoi s’impliquer ainsi ? Fut-ce votre seule activité pour l’orchestre ?

Dans l’orchestre, chacun aide selon ses talents. Personnellement, j’ai toujours adoré divertir un auditoire, quel que soit son âge. Les concerts pour les familles sont en réalité un petit aspect de mes différentes contributions à la vie de l’orchestre. En majorité, j´ai rendu des hommages, célébré en l’honneur de, animé des jubilés et les anniversaires publics des chefs, les soirées de Noël, etc. (au passage, ensemble avec Sarah). J’ai l’habitude de parler en public car je me produis en cabaret, et j’anime les concerts de German Brass depuis 1985 afin permettre aux collègues de se reposer entre les pièces. J’aime vraiment cela et ai éprouvé le besoin de me rendre utile de cette manière, même si ce n’est finalement que poésie en public... Je fais cela depuis 28 ans, la première fois fut à l’été 1989 à Anif près de Salzbourg : l’hommage sur la tombe de Karajan. Par la suite mes discours furent naturellement plus enjoués…

Ce fonctionnement est-il une panacée ?

Je hais les ergoteurs et les gens qui se plaignent, mais suis convaincu qu’un orchestre peut prendre de nombreuses décisions et se passer de bureaucratie. J’apprécie l’autogestion de notre orchestre. Je dois cependant dire que nous n’avons pas besoin de démocratie sur scène. On ne peut voter les effets musicaux, comme les nuances, tempi et transitions, cela me semble ridicule. Autant je peux être un démocrate convaincu, autant suis-je à la lettre le conseil ou même un ordre d’un bon musicien sans me sentir opprimé. Mon exemple favori est le cas simple où vous jouez un duo de cors : quelqu’un doit donner le départ, ou bien devrions-nous voter ? (sourire).

Georg Schreckenberger
© Berliner Philharmoniker

Bonjour Georg, vous faîtes partie du pupitre depuis 1994. Ayant reçu une formation relativement classique et venant de la radio de Cologne, structure très traditionnelle, qu’est-ce qui vous a surpris dans le fonctionnement de l’orchestre ?

Lorsque j’ai la première fois rejoint le Philharmonique de Berlin, je fus impressionné par à quel point mes nouveaux collègues prenaient au sérieux leur part de responsabilité dans l’organisation de l’orchestre. Il y a, bien sûr, les présidents de l’orchestre et leurs collègues dans des fonctions bien précises, mais au-delà chaque membre semblait intéressé au plus haut point, et bien informé de ce qui se passait. Pour régler les questions au quotidien, cela peut ne pas toujours sembler aussi intéressant, mais sur les 20 dernières années l’orchestre s’est vraiment transformé à plusieurs égards grâce à cela, à la fois en termes administratifs et artistiques : au-delà du renouvellement des générations, nous avons aussi vu Abbado directeur artistique, puis l’époque Rattle[2], et nous commençons un nouveau chapitre de l’histoire avec Kirill Petrenko ! Aussi différentes que ces époques furent, chacune fut et continuera grâce à cela d’apporter une grande contribution au développement artistique de l’orchestre. Du point de vue de sa gestion, nous avons aussi vu l’orchestre devenir une fondation, ce qui signifie que nous prenons une plus grande responsabilité financière vis-à-vis de notre futur. La salle de concert digitale a été inventée, donnant un impact mondial à la vie des concerts. La structure de programmation de nos représentations a aussi changé, lorsque de nouveaux formats de concerts ont été introduits et l’ensemble des activités de formation intégré dans la vie philharmonique.

Ce dépaysement était-il source de motivation à l’époque ?

Je suis sportif, j’aime en général tout ce qui bouge. Donc ces changements furent tous particulièrement motivants.

Comment avez-vous contribué au fonctionnement de Berliner Philharmoniker ?

Jusqu’à présent, je n’ai pas personnellement pris de fonction administrative pour l’orchestre, mais ai le plus grand respect pour mes collègues et le travail qu’ils accomplissent au bénéfice de celui-ci. J’ai toujours ressenti qu’il existait des collègues plus expérimentés que moi pour s’occuper de ces aspects. Une chose en général que nous ressentons tous est que nous souhaitons le meilleur choix possible. Mes collègues savent qu’ils peuvent toujours compter sur mon concours. Je crois que c’est ce qui contribue au succès du Philharmonique de Berlin, en particulier si l’on songe aux évolutions considérables qu’il a vécues : nous sommes très chanceux de disposer de membres de l’orchestre dotés d’excellentes qualités managériales, qui représentent l’intérêt de tous, avec la connaissance de l’intérieur qu’aucun non-membre de l’orchestre ne pourrait avoir. Nous avons enfin besoin que ses membres fonctionnent comme une vraie équipe, soutiennent les décisions et fassent que l’orchestre apparaisse uni.


Sarah Willis
© sarah-willis.com

Bonjour Sarah, vous avez reçu l'essentiel de votre formation en Angleterre. Pourquoi venir travailler à Berlin ?

J’étais à Berlin en tournée avec un orchestre d’étudiants et eus la chance d’assister à une répétition générale de l’Orchestre Philharmonique. Je fus complètement fascinée par le son de l’orchestre, et plus particulièrement celui des cors. C’était exactement l’idéal de sonorité que j’avais en tête et recherchais. Je décidais à ce moment précis que je devais d’une certaine manière être proche de ce son – même si je n’ai pas une minute songé que je rentrerais un jour au Philharmonique de Berlin ! J’ai donc pris une année sabbatique de mon école de musique, j’ai chargé ma petite Mini et ai conduit depuis Londres jusqu’à Berlin pour étudier auprès de Fergus McWilliam. Quelques mois plus tard, le poste de second cor au Staatsoper Berlin [3] s’est ouvert, j’ai passé l’audition, ai été reçue, et suis depuis Berlinoise !

Nous percevons que vous faites beaucoup pour promouvoir l’orchestre et notre instrument. Pourriez-vous nous expliquer vos différents rôles ?

Je ne vois pas cela comme de la promotion en fait. Plutôt comme communiquer l’amour de ce que nous faisons. J’adore la musique et jouer du cor et j’essaye, de manière la plus humaine possible, de partager et faire vivre cela. Ma « seconde carrière » a commencé lorsque l’on m’a demandé de présenter en direct le concert du YouTube Symphony Orchestra [4] devant 33 millions de spectateurs - quel début ! J’ai alors réalisé la puissance de la communication par Internet, celle des réseaux sociaux, et la possibilité qu’ils offrent de toucher ceux qui n’ont pas un grand accès à de la bonne musique et des professeurs comme nous avons en Europe. Et aussi combien cela peut encourager les plus jeunes vers la musique classique. C’est pour cette raison que j’ai commencé à communiquer ma passion pour notre instrument et construit une communauté cornistique mondiale. Avec la complicité de mon webmaster Tim Kelly, au-delà de mon site Internet [5] nous avons lancé les « Flâneries du Cor » (Horn Hangouts [6] - contenu inédit pour les amoureux de notre instrument, dédié à faire parler les plus grands cornistes mondiaux pour expliquer notre art et le rendre vivant, ndlr). Puis les programmes « Sarah´s Music » [7] ont commencé sur la chaîne de télévision Deutsche Welle TV [8]. Et je continue de m’amuser beaucoup à interroger les solistes et les chefs d’orchestre du Philharmonique de Berlin pour le Digital Concert Hall [9]. Ne me demandez pas quels sont mes hobbies, il n’y a pas une minute pour autre chose... (rires) !

D’où provient cette motivation ?

Mon père était journaliste, le meilleur interviewer et en général communicant que j’aie jamais connu. Je crois avoir peut-être hérité de sa passion pour découvrir les gens, les faire se démarquer. Il n’est malheureusement plus de ce monde, mais il était toujours si fier du fait que je joue du cor. Aujourd’hui, je pense souvent combien il serait fier de savoir que j’entreprends de marcher quelque peu dans ses pas de journaliste. C’est une grande source d’inspiration et de motivation pour moi.


Stefan de Leval Jezierski
© Stefan de Leval Jezierski

Bonjour Stefan, vous êtes formé à Cleveland aux Etats Unis et intégrez le Philharmonique de Berlin en 1978. Etes-vous alors inspiré par Myron Bloom [10] votre professeur, qui vient à Paris en 1977 ?

J’ai étudié avec Myron Bloom de 1972 à 1976 lorsque j’étais élève au Cleveland Institute of Music (CIM)J’ai certainement été beaucoup influencé par lui. J’admirais son jeu, assistais à de nombreuses répétitions et concerts de l’orchestre de Cleveland dont il était le cor solo jusqu’à son départ pour Paris. J’adorais entendre son grand son chantant, la clarté de son articulation, son vrai legato, alliés à la plus haute intégrité rythmique et musicale.

En tant que l’un des premiers pionniers américains en Europe, qu’est-ce qui vous surprend à votre arrivée à Berlin?

Etudiant au CIM, j’avais eu la chance de participer à des tournées et donner quelques concerts avec l’Orchestre de Cleveland. Mon amie à cette époque était membre de cet orchestre. J’avais donc vécu par moments de l’intérieur la vie de l’un des meilleurs orchestres américains. Lorsque j’arrive à Berlin, je réalise cependant que certaines priorités musicales y sont différentes, il y a fondamentalement deux manières de jouer : la bonne… et la mauvaise ! (rires) Le Philharmonique de Berlin de Karajan était un orchestre extraordinaire, au sommet de son art. L’intensité tonale et musicale, ainsi que l’enthousiasme pur et sincère de l’orchestre me surprennent alors très positivement. Mais je suis également étonné en arrivant de découvrir le nombre de décisions qui sont prises par les membres de l’orchestre plutôt que par sa direction.

Quelles évolutions majeures du fonctionnement de l’orchestre observez-vous depuis l’époque Karajan ?

Lorsque j’ai intégré l’orchestre, nous étions employés du Land de Berlin Ouest, nous avions un directeur général et peut-être 12 employés pour la gestion. Même les bibliothécaires étaient des membres de l’orchestre. Aujourd’hui nous sommes la fondation BERLINER PHILHARMONIKER, dotée d’une division éducation, d’une salle de concert digitale, de spécialistes des médias[11], de techniciens du son, d’un accordeur de piano, etc. C’est désormais une grosse machine moderne !

De quoi vous êtes-vous occupé pour l’orchestre ?

En plus de donner beaucoup de concerts de musique de chambre avec mes amis et collègues philharmoniques, je m’implique dans l’Académie Karajan [12] depuis de nombreuses années. L’un de mes élèves au sein de cette académie fut Andrej Žust qui est aujourd’hui membre du pupitre de cors du Philharmonique de Berlin. D’autres parmi ces élèves sont également devenus cors solos des meilleurs orchestres allemands.


David Cooper
© David Cooper

Bonjour David, bienvenue en Europe ! Qu’êtes-vous venu chercher à Berlin ?

Vraiment merci de nous accueillir à Berlin et en Europe ! Je déménage en août et suis vraiment impatient de commencer comme futur cor solo du Philharmonique de Berlin.

Comment comptez-vous contribuer à la vie de l’orchestre ?

Je songe que c’est un moment unique pour rejoindre cet orchestre. Il est officiellement l’orchestre planétaire car tant de personnes peuvent le regarder grâce au Digital Concert Hall. Je suis heureux aussi d’être le premier américain à la chaise à Berlin et ainsi de représenter l’école des cuivres nord-américaine. Mais aussi terriblement fier de porter les couleurs du meilleur pupitre de cor et de cuivres au monde ! J’apporte en général beaucoup d’enthousiasme et d’énergie, et sais que je serai en superbe compagnie pour développer des projets pour l’Orchestre Philharmonique de Berlin.


Paolo Mendes
© Berliner Philharmoniker

Bonjour Paolo, que trouves-tu original et motivant au Philharmonique de Berlin ?

Travailler pour le « Phil » est très spécial. On ressent un puissant consensus pour atteindre le plus haut niveau de musicalité. Et le pupitre de cors montre l’exemple ! Je suis heureux de pouvoir y contribuer.

Depuis septembre 2016 as-tu déjà pu contribuer à la vie de l’orchestre ?

Tout à fait. En tant que sportif, je fus enchanté d’y découvrir de nombreux membres qui ont la même motivation. Ainsi, une grande quantité d’activités de tennis, golf, course, voile, Fuβball, etc. y sont organisés. Je reste relativement nouveau dans l’orchestre, et la période d’essai ne me permet pas de participer aux assemblées, de prendre des responsabilités dans son fonctionnement, ou dans un comité décisionnaire. Je participe juste pour l’instant aux évènements proposés par les structures existantes qui fonctionnement remarquablement.

Que retires-tu de ces six premiers mois sur le plan personnel ?

Découvrir de nouvelles personnalités est toujours excitant, donc c’était une joie d’être accueilli au sein d’un ensemble si créatif et inspirant. Et puis écouter l’orchestre et ses remarquables musiciens est toujours un plaisir renouvelé !


Fergus McWilliam
© Berliner Philharmoniker

Hello Fergus, vous souvenez-vous de lorsque vous êtes rentré à l'Orchestre?

J’ai passé l’audition pour l’Orchestre Philharmonique de Berlin en 1984, toujours sous l’époque Karajan, et ai depuis travaillé sous tous ses chefs. A cette époque-là les membres du pupitre à l’exception d’un seul jouaient leurs cors en Fa, actionnant la palette du pouce pour passer en Si bémol. Très vieux jeu de nos jours. Je joue toujours de cette manière (sourire) ! On attendait fondamentalement que chaque membre du pupitre soit capable de jouer premier si nécessaire. Nous avons quasiment tous fait cela à un moment ou à un autre. Nous attendons toujours ce niveau de jeu de la part de chaque nouveau membre.

Quelles furent vos activités pour l’orchestre ?

Après le départ de Gerd Seifert en 1996, ce fut mon idée to mettre sur pied « The Horns of the Berlin Philharmonic ». Nous avons donné notre premier concert en octuor en 1998, et sommes vite devenus populaires. Je voulais que notre cor devienne mieux connu, dans l’espoir qu’il soit imité, et pour démontrer aussi que notre ensemble était accessible. 23 ans durant j’ai servi au Personalrat [13], dont 19 ans comme président. Pendant 10 ans j’ai aussi siégé au Stiftungsrat [14] et fus membre du conseil d’administration de la filiale Berliner Philharmoniker gGmbH. L’une de choses les plus excitantes - et aussi requérant de travailler le plus dur pour y parvenir - fut pour moi la création de la Fondation en 2001-2002. Je me suis finalement retiré de la gestion et de la politique (sourire) en 2015.

Quelles sont selon vous les plus belles réussites de l’orchestre ?

Je suis très fier de ce que notre génération a réussi. Nous avons changé l’orchestre. De “Grands Prêtres Intouchables du Temple Très Saint » que nous étions, nous sommes devenus des ambassadeurs passionnés de notre forme artistique et, même si d’une certaine manière un peu tardivement, nous nous sommes engagés pour augmenter sa portée et donner force à ses programmes pédagogiques. Cela sans redouter de nous engager avec les plus jeunes, en particulier auprès de nos nouveaux membres ! Comme vous le savez peut-être si vous avez lu mon livre « Blow Your OWN Horn » [15] nous sommes en mesure de pratiquer une pédagogie non conventionnelle. Et nombre de nos étudiants ont bénéficié de ces idées… De telles opinions furent développées à travailler et enseigner pendant de nombreuses années au contact de différents pays. L’orchestre est le creuset et le vecteur idéal pour cela. Cette dynamique explique sa longévité. Elle m’a aussi personnellement permis de continuer de jouer, et de continuer de gérer (sourire) le Quintette à Vent de la Philharmonie de Berlin après 29 ans [16] !


Andrej Žust

© Berliner Philharmoniker

Bonjour Andrej, quels aspects du fonctionnement de l’orchestre le différencient des autres ?

Je pense que c’est simplement la passion de la musique. Nous sommes souvent en tournée avec l’orchestre, donc parfois tu peux te sentir fatigué, souffrir du décalage horaire, et ne pas du tout avoir envie de jouer un concert. Mais alors le concert commence, et tu vois tes collègues donner 100%. Cela te réveille immédiatement et te communique l’énergie de jouer à ton meilleur niveau.

Comment t’impliques-tu dans la vie de l’orchestre ?

Au-delà de bien préparer les répétitions, je m’implique très volontiers dans différents formations et projets de musique de chambre avec d’autres membres de notre orchestre. J’aime de plus beaucoup travailler avec des musiciens en devenir, donc j’entraîne parfois des orchestres de jeunes ou de formation, et présente même notre instrument, l’orchestre et indirectement notre métier dans les classes maternelles.

Quels projets actuels te semblent les plus prometteurs ?

Début avril, l’orchestre se déplace trois semaines à Baden-Baden, jolie ville thermale où nous résidons pour Pâques. Cette année nous jouerons Tosca, qui se trouve être mon opéra favori. Donc je meurs d’envie de le jouer, de même que d’autres beaux concerts symphoniques et de musique de chambre à venir.


Stefan Dohr

© Monika Rittershaus

Grüβ Gott Stephan !
Vous avez été Orchestervorstand de 2009 à 2012, en quoi consiste ce rôle?

C’est un immense avantage que le Berlin Phil ait cette tradition de dire ce qu’il pense et se sentir responsable de tout ce qui touche l’orchestre. C’est l’une des raisons pour lesquelles il a un profil si marqué, est en mesure de conserver sur la durée un haut niveau de jeu, et des marges de manœuvre pour se développer par lui-même. Heureusement, autogestion ne veut pas dire que les musiciens doivent décider de tout, et tout faire par eux-mêmes. Cela se fait en accompagnant le directeur artistique et le directeur général. Fondamentalement, les deux présidents de l’orchestre doivent s’assurer que l’orchestre prend part à toutes les décisions qui définiront son profil et son développement artistique. Il leur revient par conséquent d’assembler, de synthétiser les opinions et souhaits de 128 artistes, ce qui n’est pas toujours aisé. Mais c’est assurément une tâche passionnante, et je me sens toujours honoré que mes collègues m’aient fait confiance pour cela. Heureusement, ceci se passe sur un temps limité, car j’adore consacrer mon temps, mon énergie à jouer du cor en soliste comme à l’orchestre.

Sur quelle organisation le Vorstand s’appuie-t-il ?

On dit parfois pour plaisanter que chaque membre du Philharmonique de Berlin a un travail dans l’organisation de la Philharmonie, à côté de jouer de son instrument. Même s’il s’agit bien entendu d’une exagération, je crois qu’elle comporte une part de vérité, dans la mesure où elle reflète le fait que l’implication de chacun pour le succès et le futur de l’orchestre va bien au-delà de jouer d’un instrument. Les présidents représentent l’orchestre dans toutes les questions d’administration des concerts, appuyés par le « Conseil des Cinq » - Fünferrat [17]. Les représentants Médias défendent nos projets et intérêts dans toutes les questions médiatiques. Un comité nommé Philharmonische Gemeinschaft s’occupe des questions sociales, y compris de garder le contact avec les membres retraités. Nous avons aussi par exemple un collègue responsable de l’Académie de l’Orchestre, un autre qui prend part à l’organisation des tournées. Un autre membre consacre son temps et toute sa passion pour veiller sur les archives de l’orchestre, il existe même un membre de l’orchestre chargé de choisir les images affichées dans la cafétéria des musiciens ! Je pense que ce qui rend vraiment spéciale la vie au sein du Philharmonique de Berlin est que où que vous regardiez, que cette action soit perceptible par le public ou plus interne, près du personnel de l’administration vous trouverez des musiciens impliqués à leurs côtés.

Quels défis avez-vous dû relever ?

Lorsque j’étais l’un des présidents de l’orchestre, je n’ai jamais vraiment ressenti comme un problème d’être employé et « patron » à la fois. Et si parfois les opinions des membres peuvent être différentes, nous nous mettons toujours d’accord pour élaborer la meilleure solution pour l’orchestre. Cet état d’esprit très constructif est ce qui le rend si fort. Les défis étaient plutôt de répondre aux changements venant de l’extérieur. Comme les besoins et exigences ont assurément changé ces dernières décennies, le rôle de chaque membre de l’orchestre a dû évoluer, se développer. Il est donc plus que jamais déterminant de s’impliquer dans les projets au-delà juste de jouer. La musique de chambre, l’enseignement, jouer en soliste ont toujours été le champ classique autour du métier d’orchestre et le resteront. Mais de nouveaux champs comme les programmes éducatifs, la salle de concert digitale, présenter notre travail sur les médias sociaux, etc. étaient des terres vierges à explorer. Chacune d’elle fut une grande expérience, d’autant que toute la structure de diffusion de l’orchestre a été bouleversée. Et le progrès est continuel. C’est un défi, mais aussi une chance extraordinaire, car cela vous permet de développer de nouveaux talents. Enfin il reste un vrai challenge, tant pour les présidents que pour les responsables médias qui est d’articuler, de coordonner tout ceci avec la vie orchestrale  « classique ».

Quelle satisfaction en tirez-vous ?

En tant que Vorstand, ce fut un réel honneur et un plaisir de contribuer à organiser la célébration du 40ième anniversaire de notre académie d’orchestre. Je suis également fier d’être parvenu à augmenter le traitement des musiciens supplémentaires. D’autre part je fus impliqué dans la réorganisation du festival de Pâques de l’orchestre qui devait être transféré de Salzburg à Baden-Baden en 2013. En fait ce n’était pas si différent d’étudier la partition d’une symphonie de Bruckner : si de prime abord cela peut sembler une masse de notes difficilement gérables, cela revient plus ou moins à la question de tout bien combiner de manière appropriée pour créer quelque chose de grand ! Aujourd’hui en 2017 ce festival est déjà fermement établi dans son nouveau lieu et affronte avec succès sa cinquième édition. Si je suis satisfait d’avoir contribué à réaliser ce projet, j’étais aussi content lorsque cette expérience s’est terminée, car j’aime jouer du cor avec tout mon cœur et suis reconnaissant d’avoir pu en faire ma profession première. Je suis heureux dès que je peux jouer. Donc en réalité particulièrement fier chaque fois qu’il m’est donné de créer un nouveau concerto, ou de jouer une pièce écrite pour moi, comme le Concerto de Wolfgang Rihm[18] qu’il m’arrive d’interpréter une fois ou deux chaque année,... au passage fâcheusement toujours pas créé en France (rires) ! Et de nouvelles commandes arrivent pour d’autres concertos...

 

Chaleureux remerciements aux membres de l’Orchestre Philharmonique de Berlin, à Yann Delon,

Vincent Andrieux et Benjamin Garzia pour leurs bonnes idées et leur enthousiasme.
 

 


[1] Herbert von Karajan dirige pour la première fois l’Orchestre Philharmonique de Berlin en 1937, et sera nommé chef à vie de celui-ci en 1955. Il meut en 1989 à Anif en Autriche.

[2] Simon Rattle, chef d'orchestre britannique né en 1955, anobli en 1995, aura été directeur musical de l'Orchestre Philharmonique de Berlin de 2002 à 2018.

[3] L’Opéra de l’Etat de Berlin est l’un des trois opéras de Berlin avec le Deutsche Oper Berlin et le Komische Oper Berlin.

[4] Le YouTube Symphony Orchestra, né en 2009, est un orchestre dont les auditions pour y participer sont ouvertes par vidéo, qui fut dirigé ses premières années par Michael Tilson Thomas, et soutenu par le Berliner Philharmoniker, London Symphony Orchestra et Sydney Symphony. En 2011, soit deux ans seulement après sa création, le concert en direct depuis l’opéra de Sydney fut sur le canal musiciens de YouTube le 21ème événement le plus regardé, et le plus grand direct jamais diffusé sur YouTube (30,7 millions d'ordinateurs et 2,8 millions d'appareils mobiles), preuve d’une certaine vitalité de la musique classique et du métier d’orchestre.

[5] Le site http://www.sarah-willis.com qui permet de découvrir l’artiste est par ailleurs une plateforme de contenus originaux de qualité en langue anglaise sur notre instrument, et sa pratique dans le monde.

[6] http://sarah-willis.com/horn-hangouts propose des entretiens énergisants et souvent très émouvants avec de nombreux solistes clés du cor actuel, des artistes comme Wynton Marsalis, Terry Jones (Star Wars, The Empire Strikes Back, The Return of the Jedi, James Bond Octopussy, Superman 1 and 2, Indiana Jones et le Temple Maudit, Les Aventuriers de l’Arche Perdue..), de sympathiques tables rondes avec des membres des meilleurs pupitres mondiaux, etc.

[7] La plupart de ces excellents documentaires sont accessibles sur http://www.sarah-willis.com/sarahs-music  

[8] La Deutsche Welle est le service international de diffusion allemand (radio par internet et satellite en trente langues, programmes de télévision en quatre langues).

[9] Créé en 2008, le Digital Concert Hall https://www.digitalconcerthall.com/en/home retransmet les concerts de l’Orchestre Philharmonique de Berlin en vidéo haute définition avec une excellente restitution sonore.

[10] Myron Bloom, élève de James Chambers (New York Philharmonic), cor solo de l’Orchestre de Cleveland de 1954 jusqu’à son apogée (fin des années 1970), a enseigné (depuis 1985) à l’Université d’Indiana, historiquement l’une des trois grandes pour la musique aux Etats Unis, au Curtis Institute (1982-2001), à la Carnegie Mellon University (1993-2001), au Cleveland Institute of Music (1961-1977), au Oberlin Conservatory dans l’Ohio, plus ancien conservatoire en fonctionnement aux Etats Unis créé par un élève de Robert Schumann à Leipzig, à la Juilliard School de New York, à l’université de Boston, et au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris. Myron Bloom fut cor solo de l’Orchestre de Paris de 1977 à 1985.

[11] Les Medienvertreter sont deux directeurs exécutifs issus du corps de l’orchestre élus pour 3 ans. L’un d’eux siège au Conseil de la Fondation, et vote ensemble avec le membre de l’Orchestervorstand.

[12] La Orchester Akademie fondée il y a 40 ans par Herbert von Karajan et des mécènes privés, a formé des générations de musiciens d’orchestre du monde entier. En France, Misha Cliquennois par exemple, actuel cor solo de l’Orchestre de l’Opéra de Paris, y a reçu l’enseignement de Stefan Dohr et une expérience orchestrale de premier plan au sein de l’Orchestre Philharmonique de Berlin.

[13] Comité qui représente tous les employés de la fondation est consulté pour les questions de droit du travail, d’accords salariaux et de contrats. Ses membres sont généralement élus pour 4 ans et tenus à la confidentialité.

[14] Le Conseil d’Administration est le plus haut organe de supervision de la Fondation. Le président de cet organe est le Sénateur actuel du Land de Berlin chargé des Affaires Culturelles. Ce rôle dispose du droit de veto. Le Conseil comprend également 2 personnalités politiques, choisies par le Parlement de Berlin. Les musiciens disposent de 2 membres au Conseil : le président en exercice du Conseil du Personnel, et un représentant élu directement par l’orchestre. Ces deux sièges disposent du droit de veto. En principe, toutes les activités et décisions sont contrôlées par le Conseil d’Administration, et donc aussi des politiques qui y siègent. Le président du Conseil du Personnel représente aussi les intérêts des employés non-artistes. Le Comité de la Fondation, lui, est le plus haut organe exécutif. Il décide sur tous les sujets essentiels. Il comprend le Directeur Général, le Directeur Artistique, et 2 Membres élus par l’orchestre (1 représentant de l’orchestre, et 1 représentant pour les medias). Bien qu’ils disposent de 2 voix au Conseil, ils doivent voter de la même manière. Le Porte-Parole de ce comité (ici le Directeur Général) dispose du vote décisif en cas de ballotage. Il dispose également du droit de veto sur toutes les questions financières.

[15] Le site www.fergusmcwilliam.com présente le livre du pédagogue ainsi que ses embouchures, dont la première fut inventée par accident (comme un de ses ancêtres, le Professeur John McWilliam, avait en son temps inventé un important alliage d’acier inoxydable).

[16] www.windquintet.com vous permettra de découvrir un des quintettes à vent de tout premier plan.

[17] Le Conseil des Cinq, élu par l’orchestre pour 3 ans, appuie le Directeur général et le Conseil de l’Orchestre « Orchestervorstand » pour prendre leurs décisions sur de nombreux domaines (déplacements de l’orchestre, suivi des indicateurs de performance, rapports avec l’Académie de l’Orchestre, et le département Education, organisation des auditions, etc.)

[18] Le Concerto de Wolfgang Rihm fut créé au festival de Lucerne en Suisse le 19 août 2014 par le Mahler Chamber Orchestra sous la direction de Daniel Harding Le matériel est disponible aux Editions Universal sur http://www.universaledition.com/Wolfgang-Rihm/composers-and-works/composer/599/work/14542